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Le Moniteur - “Nous avons une approche culturelle du changement climatique“ - Emmanuelle Perrin


De gauche à droite : Emmanuelle Perrin, Nga Nguyen, Catalina Dobre, Baptiste Bridelance, Anna Sénéquier, William Veerbeek, Ahmed Faisal et Djoko, leur mascotte.



Du 13 octobre au 5 novembre, l’abbaye de Montmajour, dans les Bouches-du-Rhône, accueille une exposition proposant un regard croisé sur le delta du Rhône et celui du Gange-Brahmapoutre au Bengladesh baptisée « Les Deltas, laboratoires du changement, acte I : du delta du Rhône au delta du Bengale ». Elle est la première étape du projet prospectif « Deltas, Laboratoires du changement » porté pendant quatre ans par l’association internationale Risk & Architecture Workshop (RAW)(1) en partenariat avec le parc naturel régional de Camargue, l’Unesco-IHE Delft Institute for Water Education avec le soutien de la Drac Paca et de l’atelier Perrin Architectures. L’exposition est réalisée en collaboration avec Ahmed Faisal, architecte du paysage bangladeshi, l’atelier de design Loundworks à Dhaka et François Poche, photographe. L’architecte Emmanuelle Perrin présente le projet au Moniteur.


Comment est né le projet ?


Créée il y a dix ans par des architectes-urbanistes et chercheurs, RAW a comme vocation de sensibiliser aux risques induits par la dégradation de l’environnement en mélangeant les habitants du territoire étudié avec des experts du changement climatique. Basée sur des cartes réelles et d’autres imaginaires, l’exposition à l’Abbaye de Montmajour se concentre sur la Camargue et le delta du Gange-Brahmapoutre mais représente aussi d’autres équilibres délicats tels les polders aux Pays-Bas ou le delta du Nil. Nous l’avons conçue comme une invitation à agir et à se rendre maître de son territoire. Elle démarre d’ailleurs par un temps d’échange sous la forme d’une visite guidée. En montrant la capacité de résilience des territoires qui ont développé une culture d’adaptation, nous offrons des perspectives. Ensuite, l’objectif de RAW est de faire émerger par la coopération et la solidarité internationale des projets d’aménagement basés sur la nature et ancrés dans la réalité du terrain.


Pourquoi avoir choisi le delta du Rhône et celui du Gange-Brahmapoutre ?


Le Bengladesh est un territoire exceptionnel, densément peuplé : le pays représente un quart de la France en superficie et il est trois fois plus peuplé pour une densité treize fois supérieure. Compte-tenu de sa situation géographique, il a depuis longtemps appris à s’adapter au changement climatique. J’y ai rencontré une jeune fille de 17 ans qui a déménagé treize fois car sa maison a été détruite plusieurs fois. Dans certaines zones, la moyenne annuelle de la montée des eaux est de 6 mètres. Certes à des degrés différents, la Camargue et le Delta du Rhône sont aujourd’hui exposés aux risques similaires d’inondations et de submersion marine.


En France, nous sommes pris dans des modèles stricts et rigoureux qui nous empêchent de penser le changement. Il nous a paru intéressant de porter un regard croisé sur le delta du Rhône et celui du Gange-Brahmapoutre afin de montrer les forces de chacun de ces deux territoires et d’apprendre les uns des autres dans ce monde incertain. Ce sont deux territoires de limites et de franges mais aussi de tensions et de compétition pour accéder à ces terres. En cela, ils sont des laboratoires intéressants pour parler du changement climatique parce qu’ils sont de nature impermanentes, sensibles et vulnérables.


Quels autres points communs avez-vous découvert entre ces deux deltas ?


Ce sont des territoires accessibles par la mer et les fleuves. Ils sont plats et fertiles. Ils accueillent souvent des ports. Arles, située dans le delta du Rhône, a été un port florissant au temps des Romains.


La dimension culturelle et spirituelle y est très forte aussi justement parce que ce sont des territoires inhospitaliers que l’homme a dû domestiquer avec le temps. On y trouve des figures ancrées dans les folklores locaux. Dans le delta de la Camargue, on retrouve la Vierge noire, la protectrice des Gitans, qui est en fait une déesse hindoue venue avec eux lors de leur migration depuis le continent indien.


Au Bengladesh, Bonobibi, une déesse fêtée par les musulmans et les hindous, représente la diversité des habitants qui vivent dans le delta, interface entre la zone de polder des hommes et celle de la mangrove.


Comment avez-vous construit ce que vous appelez le Delta Lab ?


Nous avons constitué un consortium avec l’ONG bangladaise Friendship et en collaboration avec l’Unesco-IHE Delft Institute for Water Education, entité de coopération créée il y a cinquante ans par les Pays-Bas et le Bengladesh, et le parc naturel régional de la Camargue. L’ONG Friendship mène différentes actions au Bengladesh comme la construction d’hôpitaux flottants ou des programmes de reforestation de mangrove.


Nous avons ensuite pris attache avec la Direction régionale des affaires culturelles Provence-Alpes-Côte d’Azur. Grâce à son appui, nous avons pu organiser en mai un atelier à l’abbaye de Montmajour avec une soixantaine d’étudiants de l’Unesco-IHE, plutôt ingénieurs ou s’occupant de gouvernance, de trente pays différents avec comme cas d’étude la Camargue.


Quelle est votre méthode ?


Nous avons une approche culturelle du changement climatique. Nos modes de vie influent sur notre environnement provoquant perturbations et dégradations avec des crises sur la ressource en eau et les matières premières.


Depuis le lancement du projet Delta Lab en début d’année, nous avons organisé en Camargue un atelier de cartographie participative invitant des acteurs locaux à partager avec nous et les habitants qui occupent l’espace leur diagnostic du territoire. Cela nous permet de recueillir un savoir que nous ne retrouvons pas dans la littérature scientifique. Nous avons notamment utilisé un jeu de cartes créé à cet effet pour traiter la question de l’eau et des risques.

Le cœur de la méthodologie de RAW est de croiser un savoir ancré dans le terrain et les connaissances des experts. Cette fertilisation croisée nous sert ensuite à produire des projets qui prennent en compte à la fois les enjeux globaux et le contexte local. Ce qui nous intéresse est de co-construire les solutions. Nous ne vendons pas du clé en main. D’où la durée au moins de quatre ans de nos projets.


L’exposition à l’abbaye de Montmajour, est une illustration de notre démarche. Dans la salle du chapitre, sera, par exemple, exposée une barque traditionnelle de Camargue. A l’intérieur, différents objets illustrent la façon dont on le vit. C’est une invitation à naviguer ensemble dans ce nouveau récit de ces territoires changeants. Nous avons aussi réalisé une image représentant l’abbaye les pieds dans l’eau comme elle l’a été au moment de son édification. Car dans le passé, on y venait en bateau. Une autre façon de parler du changement.


Une année a passé. Quelles sont les prochaines étapes de votre recherche-action ?


La première étape a permis de créer le décor et de présenter les personnages que nous utiliserons pour écrire ensemble l’avenir de notre espèce sur cette terre. D’autres ateliers sont prévus en Camargue et au Bengladesh en 2024 avec comme objectif, cette fois, de dessiner des stratégies pour ces deux territoires. Cette année, en parallèle du travail de sensibilisation restitué dans l’exposition, nous avons commencé à aborder des questions plus techniques avec Unesco-IHE sur les infrastructures pour déterminer quoi protéger et à quel niveau. Nous allons poursuivre le travail de modélisations de risques climatiques sur la base de scenarios différents d’inondations et de montées des eaux.


Puis, nous allons préparer la deuxième et la troisième partie de l’exposition sur la période 2024-2027. Elles viseront à définir des stratégies nouvelles et créatives pour s’adapter et se diriger vers un avenir désirable.



(1) Implantée dans six pays, RAW compte 18 membres actifs : architectes, paysagistes, urbanistes, enseignants-chercheurs.



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